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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 14:48

Visuellement extraordinaire, le nouveau film d’Ang Lee explore les questions infinies sur les croyances et le besoin de rationalité. Impressions du nouveau film du cinéaste des métamorphoses, présent lundi dernier à Paris pour une master-class exceptionnelle.

 

Pi1.jpg

 

L’Odyssée de Pi :

Réflexion infinie, spectacle inédit

 

 

 

"Pour moi un film est avant tout un moyen d'en apprendre plus sur le monde et soi même, mais aussi sur mes relations avec les gens."

Ang Lee

 

 

Pi c’est 3,14.

Pi est presque infini.

Pi est une lettre grecque.

Pi sert aux formulations mathématiques complexes.

Pi, c’est aussi le prénom du personnage principal d’un roman best-seller.

… Et un très bel indice sur ce qui vous attend.

L’histoire extraordinaire d’un jeune indien rescapé d’un naufrage qui va apprendre à cohabiter avec un tigre dans un combat commun pour leur survie.

 

Qui dit histoire extraordinaire, dit film extraordinaire. Mais à quel point ?

 

Possibles spoilers.

 

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L’odyssée d’une vie

 

Cette fable initiatique de Yann Martel, vendue à 7 millions d’exemplaires à travers le monde était réputée inadaptable tant son contenu est atypique.

Pourtant, très vite, Hollywood s’empare des droits du roman de l’auteur canadien. M. Night Shyamalan (« Sixième Sens ») est approché tout comme Alfonso Cuaron (« Les Fils de l’Homme »). Tous deux refusent, implorant le manque de libertés artistiques conférées par la Fox.

 

C’est alors au tour de Jean-Pierre Jeunet d’être courtisé.

Celui qui venait de refuser la réalisation de « Harry Potter 5 », et qui avait su bâtir un univers propre à lui avec « La Cité des enfants perdus » ou « Amélie Poulain » était LE choix des producteurs américains. Comment ne pas penser, après tant de réussites, à Jeunet qui savait raconter les histoires fortes dans des mondes extraordinaires et avec tant d’entrain et d’humanité ?

Jeunet travaille alors le script avec son scénariste fidèle et gomme toute référence religieuse du film pour se concentrer sur la relation Richard Parker (le Tigre) et Pi (le jeune homme). Les producteurs demandent expressément de réintégrer l’histoire sur la foi ainsi que quelques détails que Jeunet a préféré gommer pour rester sur  ses thèmes fétiches.

Faisant la navette entre les devis trop hauts et les demandes irréalistes d’un studio qui pensait faire un film peu couteux, Jeunet claque la porte après deux ans de travaux. $85 millions était un budget bien trop élevé pour la Fox, et Jeunet s’épuisait à attendre.

Son aigreur vis-à-vis de cette mauvaise expérience est lisible ici, sur son blog.

 

Comment le système Hollywoodien allait alors produire une histoire si risquée ? Comment Hollywood, industrie en puissance, allait accepter de mettre en image l’aventure d’un jeune non-américain, avec un tigre à dresser, sur une barque pendant près de deux tiers du long-métrage ?

Impossible ?

 

Non.

 

Le script se ballade de tiroir en tiroir pour finalement atterrir entre les mains du réalisateur déçu de « Hulk » puis vainqueur d’un Oscar pour « Brokeback Mountain » : Ang Lee.

Le créateur de « Tigre et Dragon » s’emballe : lui, cinéaste des métamorphoses, voit en cette histoire d’un jeune idéaliste religieux qui se transforme en conquérant des forces naturelles et croyant malgré tout, l’opportunité de refaire ce qu’il n’avait pas pu avec le géant vert : s’amuser.

 

Mais le pari est toujours risqué.

Comment attirer le public occidental vers une histoire trop orientale ? Comment convaincre un public surtout athéiste voir trop chrétien à aller applaudir le message d’un quasi agnostique ? Comment rassurer le public décérébré qu’une aventure cinématographique, longue de 2h, se passe pendant plus d’une heure à un seul endroit isolé (même si on se souvient, et à juste titre, de « Seul au Monde » de Robert Zemeckis et avec Tom Hanks) ?

L’enveloppe budgétaire confiée est alors de $120 millions et Suraj Sharma est choisi par le réalisateur né à Taiwan pour interpréter Pi.

« Lorsque je l’ai vu en essai, j’ai vu le film » indique Ang Lee.

Le projet « Life of Pi » prend enfin la voie de la troisième dimension pour s’assurer quelques dollars supplémentaires après le succès Fox de « Avatar »…

Et Ang Lee s’en amuse d’autant plus !

 

Et c’est un relief mémorable !

En plus d’être un long-métrage à l’image de son personnage principal, un miraculé, « L’Odyssée de Pi » offre l’expérience visuelle 3D la plus réussie depuis « Avatar ».

 

Sans équivalent, « Life of Pi » est à la fois une claque visuelle et sonore, et la preuve qu’Hollywood, bien que largement inspiré par la littérature, est toujours capable d’offrir du contenu inédit, jamais vu auparavant.

 

Mais à quel prix ?

 

Pi2.jpg 

 

L’inédit est incroyable

 

Ang Lee pose son film essentiellement en huis clos à ciel ouvert.

Après la séquence extrêmement impressionnante d’un naufrage filmé caméra au poing, Lee plonge le film dans tout le relief qu’il peut apporter.

 

Il aborde toutes les questions dès l’exposition et les sublime dès l’après naufrage. Il offre sans cesse ces paysages numériques auxquels on a du mal à croire tant tout semble nouveau, tant d’un point de vue physique (certains décors paraissent presque faux –volontairement ?-) que d’un point de vue plus universel (quel film offre de tels paysages ?).

On ne croit jamais à ce que l’on voit à la vue de cette manœuvre artistique. Et pourtant on croit au danger, à la menace. Au combat pour la survie.

 

Le relief devient alors, à ma grande surprise, un véritable langage. Reconnaissant lors de sa master-class passée à Paris, lundi 26 novembre, « qu’il ne connaissait rien à la 3D » avant le tournage, Ang Lee a ajouté que pour lui le relief « offrait suffisamment de possibilités » pour qu’il ait envie de s’atteler à cette exploration.

A l’instar du personnage de Pi, le réalisateur chinois expérimente le relief et ose se permettre de changer de format d’image en plein film pour mieux jouer avec le spectateur !

 

 

« Oser » ; « Expérimenter » ; « Tenter » ; « Explorer »

 

 

« La 3D au cinéma est encore un langage à inventer » conclut-il, en couvrant de louanges James Cameron, impressionné par l’Odyssée de Lee.

 

Visuellement éblouissant, le film est autant une claque technique qu’artistique. Les choix photographiques faits par Claudio Miranda, directeur photo sur « Benjamin Button » avec ses paysages cuivrés, fait frétiller la rétine.

Avec Lee, ils marient les couleurs bleues d’un océan trop grand avec un soleil jaune rassurant qui pointe le bout de son nez trop rarement, comme pour signifier le danger permanent. Finalement cette couleur-là ressort davantage du personnage le plus menaçant du film, après le Pacifique déchaîné : le Tigre lui-même.

 

Lee en fait un personnage passionnant, qui fascine. Il danse plus d’une heure sur la barque et affirme sa force et son instinct animal imprévisible, faisant de lui un quasi antagoniste du personnage de Pi, qui ne parvient pas à l’approcher avant un certain temps.

Cette menace se transforme peu à peu en allié tant l’Océan lui-même est le personnage le plus dangereux. Mouvant, à la fois plein de ressources positives comme négatives, le personnage de l’eau est omniprésent.

 

Devant un tel danger, Pi dresse l’animal pour lui faire comprendre qu’ils sont deux… dans le même bateau.

Pi s’épanouit en pleine détresse. Pi grandit et s’assagit au milieu de nulle part. La métamorphose s’accomplit aux cordes basses du narrateur interprété par Irrfan Khan (« Slumdog Millionaire », « A bord du Darjeeling Limited »), au sommet de l’émotion.

 

C’est cette écoute naturelle chez Pi qui le pousse à croire en son animal. C’est cette connexion depuis son enfance, presque métaphysique (voir une séquence délirante magistrale), qui rend plausible cette rencontre et cette compréhension naturelle, qu’on observe souvent chez les dresseurs de fauves.

Ce qui parait alors si incroyable ne l’est plus une fois que le recul est pris. On invoque alors tout ce qu’on a vu de cette aventure, et l’on se met à douter.

 

Un doute néanmoins rappelé tout au long du film, freinant de cette manière quelque peu son rythme et sa cohésion. On entrevoit parfois un manque de profondeur de certaines réponses, seulement évoquées, pour mieux se remémorer de la taille du projet, qu’un studio industriel souhaite rentabiliser.

Le film ratisse large et loupe alors quelques éléments et fini par nous déstabiliser, peut-être plus qu’il n’aurait dû.

 

lifeofpi.jpg

 

Crise de foi

 

Le besoin de rationalité explique sans doute cette déstabilisation. Et c’est en réalité un des thèmes principaux du film !

Le film alternant en permanence entre cette réalité sublimée et la réalité –la notre- du narrateur qui conte, on est comme sans arrêt sorti du film, jusqu’à ce point final qui gonfle l’ambiguïté.

 

Il y a en tout cas cette volonté de faire la différence entre les deux.

 

Le flash-back est nourri de paysages fantastiques, gonflés en CGI (images de synthèses) ou en filtres photographiques. Alors que le temps présent (temps de narration) est indiqué dans des décors quotidiens (une maison, un parc, une rue), sans artifice photographique, et où les scénettes, les actions sont suffisamment anecdotiques pour ne pas déborder sur l’histoire contée.

 

En nous poussant à croire à son histoire, le réalisateur, par l'intermédiaire du personnage de Pi agit sur notre corde émotionnelle, notre sensibilité, afin de nous pousser à réaliser le fameux "Acte de Foi".

L'histoire cartésienne (la plus réaliste) est si horrible que nous sommes poussés à préférer l'histoire poétique (la moins réaliste).

Et donc à croire.

A retrouver la Foi.

 

Est-t-elle réelle ? Est-t-elle une métaphore ? Est-ce un délire ?

Réponse complexe à déterminer, le film pose la question de l’existence du divin en l’effleurant à chaque reprise. Le personnage de Pi, contemplant le dieu chrétien, musulman juif et les dieux hindous, est proche de l’agnosticisme.

Au fond, c’est un peu ce que le film est lui-même.

Et cette interrogation permanente, sans cesse relancée finalement, devient à la longue épuisante même si le métrage s'assure d'exister ainsi au-delà de la salle qui l'a projeté.

 

Le livre semble avoir été organisé de sorte que les questions surviennent en fin de récit. Or, le film choisit la voie de l’interrogation permanente. Comment la foi peut-elle nous sauver dans des situations compromettantes ou notre vie est sans cesse en jeu ?

A quoi se raccrocher quand on cesse de vivre et l’on se met à survivre ?

 

La foi est-il le dernier souffle de notre survie ?

 

Frissons garantis.

 

Ce sont en tout cas les enjeux mêmes du nouveau long-métrage du réalisateur de « Hôtel Woodstock » et « Lust, Caution ». Des thèmes en grandes lettres dont on a souvent l’impression qu’ils sont à peine explorés quand on pense à la profondeur des précédents films du metteur en scène.

On se demande alors si Lee n’a pas favorisé l’expérience visuelle au fond même de son histoire, aussi magnifique soit-elle, afin de plaire aux directives du studio qui le produit.

 

L’efficacité spectaculaire a ainsi été privilégiée. C’est à la fois un regret, comme j’ai tenté de l’expliquer, et une vraie joie tant l’ensemble du métrage parvient à nous toucher.

Car après le rire, l’étonnement voir l’effroi, l’émotion est le maitre mot de cette nouvelle aventure cinématographique.

 

Couillu dans son fond et incroyable dans sa forme, « L’Odyssée de Pi » reste une des meilleures œuvres du cinéaste chinois et un sérieux prétendant pour les prochains Oscars. Bravo à la Fox, bravo à Ang Lee... et bravo à moi-même, d'être parvenu à faire une chronique sur M. Lee sans faire de jeux de mots.

...

 

Lee-sez bien la master-class, toujours visible ici !

 

 

 

 

« L’Odyssée de Pie » d’Ang Lee.

Avec Suraj Sharma, Rafe Spall et Irrfan Khan.

Le 19 décembre au cinéma.

 

 

William Mondello

 

Crédit photo : Twentieth Century Fox France 2012

 

A lire sur le blog :

- Skyfall : lecture freudienne d'un grand Bond en avant

 

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